Climat : pourquoi conscience ne rime pas forcément avec action ?

Alors que la conscience des enjeux écologiques grandit dans une partie toujours plus large de la population et des dirigeants, l’action continue de marquer le pas.

La communauté scientifique est en effet unanime : l’action reste dramatiquement en deçà ce qu’il conviendrait de faire si nous voulions contenir le réchauffement aux 1.5° déjà « inscrits » (cf. 6ème rapport du GIEC). Le constat est similaire au sujet de la Biodiversité.

J’appelle l’action « en deçà » celle qui ne répond pas à la réalité de la situation. Par exemple :

  • A titre individuel, continuer à prendre l’avion tout en sachant qu’un seul trajet longue distance peut consommer à lui seul notre « budget carbone cible » pour une année.
  • En tant que dirigeant, adopter une « démarche RSE », sans aller jusqu’à questionner la mission même de l’entreprise, son offre et son modèle économique.
  • En tant coach ou consultant, continuer à servir des activités dont l’impact global est négatif, sans questionner son propre positionnement éthique.

Pourquoi cet apparent paradoxe qui veut que conscience ne rime pas forcément avec action ?

Plusieurs facteurs viennent à l’esprit. Je les passerai brièvement en revue, pour n’en approfondir qu’un seul : pour cause, c’est à la fois le moins discuté et selon moi le plus essentiel !

  1. Nous avons le plus grand mal à changer nos habitudes, surtout lorsque celles-ci sont source de plaisir, de facilité ou de confort : par exemple nos habitudes en matière d’alimentation, de mobilité, ou de vacances !  Pour s’en convaincre, je recommande la lecture passionnante du livre de Sébastien Bohler Le Bug Humain, pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète, et comment l’en empêcher ?
  2. Notre connaissance du sujet reste trop superficielle, par manque de formation. C’est notamment le cheval de bataille de Jean-Marc Jancovici (Carbon4), dont les cours et le blog constituent une base scientifique à la fois riche et accessible. Quel temps prenons-nous pour nous former sur ce sujet ? Ou former nos équipes ? Réaliser un atelier Fresque du Climat est une autre façon très ludique et efficace de se former sur les enjeux du climat, qui plus est en équipe.
  3. Notre regard est trop étroit. Nous ne voyons généralement qu’une toute petite partie du système, et des effets, là où il nous faudrait acquérir une vision très globale et surtout très long terme. Par exemple en tant qu’entreprise, comprendre et s’efforcer de de mesurer les effets des effets de notre activité, et ceci sur le long et très long terme.
  4. Nous agissons de façon égoïste. Même lorsque nous voyons bien le problème, nous avons une tendance à considérer, pour les très bonnes raisons proposées par notre mental, que c’est surtout notre voisin qui aurait besoin de changer, d’agir. Selon les cas ce « voisin » prend la forme de nos hommes politiques, du « système », des grandes multinationales qui polluent, de la Chine, des 1% les plus riches, des agriculteurs etc.
  5. Nous avons peur ! Surtout quand nous commençons à voir la nature et l’ampleur des changements à opérer. Cette peur nous concerne tous, mais elle augmente naturellement avec les responsabilités. Elle est le dernier ennemi à terrasser quand nous sentons en l’urgence de « nous lever ».

Chaque jour nous pouvons observer ces motifs d’inaction autour de nous et dans les médias. Pour autant, le plus efficace est de commencer à les observer en nous.  La bonne nouvelle est que nous pouvons agir sur chacun d’eux, en cassant nos habitudes, en nous formant, en élargissant notre vision, en évoluant de l’égo-système (moi, mon entreprise, mon pays…) à l’éco-système (le bien commun), en affrontant nos peurs, en osant.  

Pourtant l’histoire ne s’arrête pas là. J’ai gardé volontairement le meilleur pour la fin. Car il est une autre raison pour laquelle conscience ne rime pas avec action. Et figurez-vous que c’est la plus essentielle, tout en étant la moins débattue !

Notre prise de conscience reste « intellectuelle », et c’est aujourd’hui le plus grand obstacle à l’action.

« On ne voit bien qu’avec le cœur » disait Saint-Exupery.  

Oui. Oui. Oui ! La véritable prise de conscience n’est pas seulement intellectuelle : elle engage les émotions et le cœur, sans quoi elle n’est qu’une information de plus dans le cerveau.

Ainsi il y a une immense différence entre :

  • Avoir intégré intellectuellement les scénarios proposés par le GIEC

Et

  • Être touché au cœur par les conséquences, déjà visibles et futures du réchauffement climatique sur les êtres humains, les animaux, les rivières, les forêts, les océans.

Dans le premier cas la réponse sera une priorité parmi d’autres (le « et en même temps »), le plus souvent timide et jamais à la hauteur de l’enjeu véritable.

Dans l’autre cas il y a comme un déclic : rien ne pourra plus jamais être comme avant. Tout doit être questionné et si nécessaire repensé. 

« Et si le voyage le plus long que l’humanité ait à faire au XXIème siècle ne mesurait que 30cm ? » nous interpelle le grand maitre Bouddhiste Thich Nhat Hanh, pour parler du voyage qui doit nous conduire de la tête au cœur.  

Il y a ce moment décisif pour moi, tellement évocateur, que je raconte dans le chapitre de mon livre LEVONS-NOUS. Être dirigeant au XXIème siècle consacré à la voie du cœur.

Il y a près de 20 ans de cela, lors d’un voyage professionnel au Sénégal, j’ai l’opportunité de visiter l’ile de Gorée, au large de Dakar. Sur cette ile il y a une bâtisse impressionnante, tristement connue pour avoir été le dernier port d’embarquement de centaines de milliers d’esclaves africains. Nous sommes au bord d’un trou creusé dans le sol, à peine plus large qu’1 mètre, et profond de 3 ou 4 mètres.  Le guide nous explique que c’est dans ce trou qu’étaient descendus les esclaves qui tentaient de se rebeller avant l’embarquement vers l’Amérique. Et il nous raconte : quelques années plus tôt, Nelson Mandela a fait la même visite. C’était peu après son élection à la Présidence de la République. Arrivé près du trou et recevant sans doute la même explication que nous, celui-ci demanda à être descendu à l’intérieur. On raconte qu’il y restât 3 heures, seul, en silence, dans le noir. Sur le moment ce récit de notre guide m’avait terriblement ému, mais je crois n’en avoir réellement compris le message que récemment. Nelson Mandela voulait connaitre, et il savait que pour connaitre, il avait besoin de ressentir.

De façon plus proche de l’entreprise, je raconte une autre histoire vraie dans un article publié il y a 3 ans sur le blog Serensys. « Où sont nos villages isolés ? ». Un autre moment transformateur.

Ressentir, ouvrir notre cœur. Voilà notre sujet !  Si nous ne nous laissons pas toucher émotionnellement, alors nous ne connaissons pas vraiment. Et si nous ne connaissons pas vraiment, alors notre action n’est pas appropriée : en l’occurrence elle est en deçà.   Otto Scharmer, professeur au MIT et fondateur de la Théorie U ne dit pas autre chose quand il parle de la phase de « Sensing » comme étape essentielle de la « descente dans le U » et de la transformation.

C’est un sujet absolument essentiel, trop souvent ignoré tant notre civilisation occidentale a fait de la compréhension intellectuelle des choses le saint graal.

Bien sûr nous devons comprendre, analyser, nous former. Mais tant que nous ne ressentons pas nous ne sommes pas vraiment conscients.

Faut-il donc attendre la multiplication des catastrophes climatiques pour ressentir l’urgence et enfin agir, tout comme il avait fallu à voisins amis anglais attendre que les premières bombes tombent sur Londres en 1940 pour s’unir et réunir toutes leurs forces ? Je ne crois pas que nous voulions cela.

En réalité il y a là un axe tout à fait concret pour accélérer la transition. Sur ce sujet du climat (comme sur d’autres enjeux environnementaux et sociétaux), nous devons créer les conditions pour qu’un nombre chaque jour plus élevé de personnes, et notamment de leaders, franchisse ce cap en passant d’une conscience intellectuelle à une conscience plus globale, qui unit la tête, le cœur et le corps (dans l’action). 

Et voyez-vous, le plus fou, c’est que cette évolution personnelle, loin d’être un sacrifice, est en réalité un chemin vers beaucoup plus de joie, d’alignement, et d’unité personnelle !

L’heureuse nouvelle est que je vois apparaitre depuis deux ou trois dans de nombreuses initiatives portées par des confrères ou consœurs qui vont dans ce sens. Il faut aller plus loin et accélérer, car chaque dirigeant (pas seulement) devrait être invité à un moment où un autre à ce chemin, à cet accompagnement dans la durée.

Cela peut prendre de nombreuses formes. Il y a cependant quelques incontournables : Accepter de ralentir, de faire une pause, de s’immerger dans la nature, et en soi, d’aller ressentir sur le terrain, de s’émerveiller devant une fleur, ou s’alarmer devant une rivière asséchée, de repenser nos certitudes, nous ouvrir à des possibilités nouvelles…

Entre savoir que nous faisons partie de la nature et en sommes totalement dépendants, et le ressentir, il y a un monde. C’est ce monde qu’il nous faut traverser.  

Ceci est l’un des objectifs majeurs du projet Circle for future qui m’occupe désormais entièrement. Mon intention est de créer des espaces, sous la forme de cercles de pairs, véritables « lieux ressources », pour les leaders qui ont choisi de « se lever ». Un espace pour être soutenu, pour être inspiré, pour évoluer, pour oser aussi, au service d’une vie plus épanouie et plus contributive au monde. Venez visiter le site internet.  Les premiers cercles ont démarré, d’autres sont à venir !

Et si vous souhaitez approfondir, je vous invite à la lecture de mon livre « LEVONS-NOUS. Être dirigeant au XXIème siècle ».

Puissions-nous ensemble faire ce beau chemin de la tête au cœur, et nous engager dans l’action.